Le pire jour de l’histoire d’IBM n’est pas vraiment une histoire d’IBM
Il faut mesurer ce qui s’est produit mardi 14 juillet à la Bourse de New York. L’action IBM a perdu 25,2 %, tombant de 73,16 dollars pour clôturer à 217,07 dollars. C’est le pire jour de l’histoire de l’entreprise, au moins depuis que les données fiables existent, c’est-à-dire depuis 1968. Pire que le Lundi noir du 19 octobre 1987, où le titre avait cédé 23,7 % pendant que le monde entier s’effondrait. Cette fois, le monde ne s’effondrait pas du tout : le S&P 500 a terminé la séance en hausse de 0,38 % à 7 543,59 points, le Nasdaq a gagné 0,9 % à 26 107,01 points, porté par les semi-conducteurs. Le Dow Jones, lui, a fini à peu près à l’équilibre, +0,02 % à 52 508,27 points — et s’il n’a pas progressé davantage, c’est précisément parce qu’IBM le tirait vers le bas à lui seul.
Environ 67 milliards de dollars de valeur boursière se sont évaporés en une séance. La capitalisation d’IBM est retombée autour de 204 à 205 milliards de dollars, le titre affiche désormais −26 % depuis le début de l’année, après une fourchette de séance entre 213,22 et 229,92 dollars et un timide rebond hors séance à 219,51 dollars. Un tel mouvement sur un titre de cette taille, dans un marché qui monte le même jour, n’est jamais un simple accident comptable. C’est le marché qui recatégorise une entreprise entière.
Et pourtant, la thèse la plus intéressante n’est pas celle qui figure dans les titres. Depuis trois ans, le récit dominant veut que l’intelligence artificielle soulève tous les bateaux de la technologie. IBM vient de fournir la première démonstration publique du contraire : le boom de l’IA a désormais un coût, et ce coût est payé quelque part. Il est payé à l’intérieur du même budget informatique. Celui qui vend les pelles gagne. Celui qui vend du logiciel dans le même budget perd. Les deux au même moment, sur le même thème, avec le signe inversé.
Ce qui s’est passé dans les dernières semaines de juin
Le déclencheur mérite d’être lu attentivement, parce qu’il dit exactement l’inverse de ce que l’on croit lire. Dans sa lettre aux investisseurs, le directeur général Arvind Krishna écrit : « Au cours des dernières semaines de juin, nous avons vu des clients réorienter leurs dépenses d’investissement trimestrielles vers des achats de serveurs, de stockage et de mémoire, afin de sécuriser une infrastructure sous contrainte d’approvisionnement avant les hausses de prix attendues. »
Relisons. Le problème d’IBM n’est pas une demande d’IA faible. C’est une demande d’IA trop forte. Des directions informatiques ont vu arriver la pénurie de mémoire et la flambée des prix, et ont fait ce que ferait n’importe quel acheteur rationnel : elles ont avancé leurs achats de matériel pendant que le matériel était encore disponible et encore abordable. L’argent devait bien sortir d’une poche. Il est sorti de celle du logiciel et du conseil. Des contrats qui devaient se signer en fin de trimestre ne se sont pas signés.
Krishna ne se cache pas derrière la conjoncture, et cela mérite d’être noté : « Ces conditions exigent de nos équipes une exécution parfaite, et ce trimestre nous avons trébuché. Nous ne nous sommes pas adaptés et n’avons pas bougé assez vite. » Il ajoute : « Si nous avions anticipé un certain impact lié à la chaîne d’approvisionnement dans nos prévisions, nous n’avions pas anticipé l’ampleur de la repriorisation des dépenses d’investissement. » Et pour conclure, sans fard : « Ce qui s’est produit a été pire que nos attentes. » Le trimestre est qualifié de décevant par son propre patron.
C’est une phrase de dirigeant honnête. C’est aussi, involontairement, une phrase de diagnostic sectoriel. Car si les clients d’IBM ont arbitré de cette manière, il n’y a aucune raison structurelle pour que les clients de SAP, de ServiceNow ou de Dassault Systèmes se comportent différemment.
Les chiffres, dans le détail
Le chiffre d’affaires préliminaire du deuxième trimestre ressort à 17,2 milliards de dollars, en hausse de 1 % sur un an, contre environ 17,86 à 17,9 milliards attendus par le consensus. Le bénéfice par action ajusté s’établit à 2,93 dollars, contre 3,01 à 3,02 dollars espérés. Sur le papier, l’écart est modeste : quelque 4 % de manque sur le chiffre d’affaires, 3 % sur le résultat. Un titre ne perd pas un quart de sa valeur pour cela. Il le perd quand le marché conclut que le manque n’est pas un accident de trimestre mais le premier symptôme d’un mécanisme.
Le détail par segment est instructif, et il complique la thèse autant qu’il l’alimente. L’Infrastructure recule de 7 %. Le Conseil est stable. Le Logiciel, lui, progresse de 5 % — il croît, il rate seulement l’attente. Red Hat gagne 11 %. L’Infrastructure distribuée bondit de 37 %, avec un carnet de commandes de 500 millions de dollars. Autrement dit : partout où IBM est adossé à l’IA, IBM grandit. Le trou est ailleurs. Les chiffres complets et la nouvelle prévision annuelle sont attendus le mercredi 22 juillet 2026, après la clôture américaine. Ce que le marché a puni mardi, ce n’est donc pas un résultat définitif : c’est un avertissement sur résultats.
La sanction des analystes a suivi dans la journée. HSBC a abaissé sa recommandation de Conserver à Alléger, avec un objectif de cours ramené de 231 à 191 dollars. L’argument de l’analyste Abhishek Shukla est un argument de valorisation : IBM se payait 22,0 fois le bénéfice non-GAAP attendu pour 2027, contre une médiane sectorielle de 16,9 fois. Une prime de qualité ne survit pas à une remise en cause du modèle. Goldman Sachs est allé plus loin, estimant que l’événement IBM « va pleinement valider le scénario baissier sur le logiciel » et anticipant une vente élargie sur le logiciel et les services. Bloomberg a parlé d’un coup dévastateur pour le secteur.
Le mécanisme : la pénurie de mémoire comme voie de contagion
C’est ici que l’histoire cesse d’être anecdotique et devient structurelle. Les prix contractuels de la DRAM ont grimpé de 58 à 63 % d’un trimestre sur l’autre au deuxième trimestre 2026, selon TrendForce. Ceux de la NAND ont pris 70 à 75 %. Le module DDR5 RDIMM de 64 Go, standard de fait des centres de données, coûtera à la fin de 2026 deux fois ce qu’il coûtait début 2025.
La raison est connue : les centres de données d’IA absorberont environ 70 % de la DRAM haut de gamme en 2026, une inversion complète des cycles précédents où le grand public et les entreprises classiques faisaient le volume. La mémoire à haute bande passante mobilise à elle seule quelque 23 % des plaquettes de DRAM. Samsung et SK Hynix ont, à toutes fins pratiques, vendu la totalité de leur capacité 2026 sur contrats longs. Il n’y a plus de marché au comptant pour les retardataires — d’où la ruée de juin décrite par Krishna.
Les conséquences sortent du périmètre des centres de données. Gartner estime que les budgets de PC d’entreprise devront progresser de 8 à 12 % pour acheter le même nombre de machines. Et le soulagement n’est pas pour demain : les nouvelles usines ne livreront des volumes significatifs qu’à partir de fin 2027, voire 2028.
Mettons les deux moitiés ensemble. Le matériel devient plus cher et plus rare. Le budget informatique global, lui, ne double pas — il est négocié une fois par an et il est à peu près fixe. Le matériel n’est pas optionnel : sans serveurs, aucun projet d’IA. Le logiciel, lui, peut attendre un trimestre. Le renouvellement d’une licence peut glisser. Une mission de conseil peut être repoussée. Dans une équation où un terme est incompressible et le total figé, le logiciel devient la variable d’ajustement. C’est mathématique, et cela peut se répéter trimestre après trimestre.
ASML le lendemain matin, ou les deux faces du même échange
Moins de vingt-quatre heures après la débâcle d’IBM, ASML publiait ses comptes. Chiffre d’affaires net de 9,3 milliards d’euros au deuxième trimestre, marge brute de 54 %, un consensus battu confortablement. Surtout, le néerlandais a relevé sa prévision annuelle 2026 à 43-45 milliards d’euros, avec une marge brute de 54 à 56 %. Le titre a gagné 3,3 %. Environ 65 machines EUV Low-NA sortiront en 2026, l’activité EUV devrait progresser de 45 %, la capacité EUV de 30 %, et le groupe se dit proche de disposer, pour 2027, de la totalité des commandes dont il a besoin.
Un détail mérite l’attention : ASML a cessé de publier ses prises de commandes nettes trimestrielles. La métrique disparaît, remplacée par une formule qualitative — un « carnet très solide » au premier semestre. Quand un fournisseur en position de force retire l’indicateur qui servait à mesurer sa dépendance au cycle, c’est en soi une information.
Le contraste est le vrai sujet. Le même thème, l’IA, produit en une journée un fournisseur qui relève ses prévisions et un client qui saigne. Ce ne sont pas deux histoires. C’est une seule histoire vue des deux extrémités de la facture.
La contagion : trois continents en vingt-quatre heures
Le marché n’a pas mis longtemps à tirer la conclusion. Dès mardi, aux États-Unis, ServiceNow perdait 5,8 %, Adobe 4,3 %, Salesforce 2,1 %, Microsoft 1,6 %, l’ADR SAP 5,5 % — les fourchettes varient de 3 à 5 % selon les sources et l’heure de relevé. Intuit a également souffert. Ce ne sont pas des mouvements d’ampleur historique, mais leur sélectivité est éloquente : le logiciel baissait pendant que l’indice montait.
Mercredi, l’Asie a pris le relais, et de manière plus brutale : Fujitsu −5,5 %, NEC −5 %, Nomura Research −5 %, BayCurrent Consulting −7 %. Ce sont précisément les intégrateurs et les cabinets de conseil informatique, c’est-à-dire les entreprises qui vendent des jours-hommes dans le budget qu’on est en train de siphonner.
L’Europe a été nettement plus flegmatique. SAP a cédé environ 1 %, le DAX 0,73 %, le CAC 40 seulement 0,21 %, le FTSE 100 autant, et le STOXX 600 est resté proche de l’équilibre. Deux lectures possibles. Soit l’Europe a raison, et l’affaire est américaine, idiosyncratique, mal comprise. Soit l’Europe n’a pas encore fait le calcul. L’expérience des dernières années plaide rarement en faveur de la première hypothèse.
Vu de Paris : trois familles de valeurs, deux directions opposées
Pour un investisseur français, ce dossier ne se lit pas comme une histoire américaine. Il se lit comme une grille de tri sur la cote parisienne, et cette grille sépare la place en trois familles.
Première famille, les éditeurs de logiciels. Dassault Systèmes est le cas d’école. C’est la valeur logicielle de référence du CAC 40, et son modèle repose sur des licences et des abonnements vendus à des directions industrielles et informatiques — exactement le budget que la mémoire est en train de dévorer. La nuance importe : les revenus récurrents de Dassault Systèmes sont bien plus solides que le mix d’IBM, ce qui rend le décalage moins violent. Mais le décalage porte moins sur la base existante que sur les nouvelles signatures et les extensions de périmètre. C’est là que le glissement d’un trimestre se voit.
Deuxième famille, les services informatiques et le conseil — le parallèle le plus direct avec le segment Conseil d’IBM. Capgemini et Sopra Steria vendent de la transformation, de l’intégration, du projet. Un projet, cela se décale. La chute de 7 % de BayCurrent au Japon et celle de Nomura Research indiquent quel est le réflexe du marché sur ce segment. Atos, dans une catégorie à part, illustre l’autre risque : quand une informatique héritée doit financer une bascule vers l’IA avec un bilan contraint, l’arbitrage se fait rarement en sa faveur.
Troisième famille, et c’est là que la thèse devient utile plutôt que déprimante : les gagnants de la même redistribution. Schneider Electric est le nom le plus évident de la cote parisienne. L’argent qui ne va pas au logiciel va aux serveurs, au stockage, à la mémoire — et un serveur ne fonctionne pas sans alimentation, sans refroidissement, sans gestion électrique de salle. Schneider Electric vend exactement les pelles que la ruée exige. La même logique, plus en amont, vaut pour STMicroelectronics et pour Soitec, qui se situent du côté de l’offre de silicium. Le tri se fait donc sur une seule question : la société vend-elle ce qu’on achète parce qu’on n’a pas le choix, ou ce qu’on reporte parce qu’on peut se le permettre ?
Un mot de cadre fiscal, parce qu’il conditionne la mise en œuvre. IBM, comme toute action américaine, n’est pas éligible au PEA. L’exposition passe par un compte-titres ordinaire, avec le prélèvement forfaitaire unique de 30 %, prélèvements sociaux compris, sur les plus-values et les dividendes. À l’inverse, Dassault Systèmes, Capgemini, Sopra Steria, Schneider Electric, STMicroelectronics et Soitec sont, elles, logeables dans un PEA. La géographie de la thèse et la géographie de l’enveloppe ne coïncident pas : le perdant emblématique est hors PEA, plusieurs gagnants possibles sont dedans.
Les contre-arguments qu’il faut prendre au sérieux
Une thèse qui n’accepte pas d’être contredite n’est pas une thèse, c’est une conviction. Voici les objections, et elles sont sérieuses.
La première est une question de vocabulaire. Krishna dit que des contrats n’ont pas abouti — il ne dit pas qu’ils ont été perdus. Un contrat repoussé peut se signer au troisième ou au quatrième trimestre. Dans ce cas, le chiffre d’affaires est différé, pas détruit, et la baisse de 25 % devient une réaction excessive à un décalage calendaire.
La deuxième est spécifique à IBM. Le patron lui-même parle d’exécution défaillante : nous avons trébuché, nous n’avons pas bougé assez vite. Le cycle des mainframes et la lourdeur commerciale d’IBM sont des problèmes d’IBM, pas du secteur. Et les segments proches de l’IA — Red Hat à +11 %, Infrastructure distribuée à +37 % — croissent parfaitement bien.
La troisième est arithmétique. Le logiciel d’IBM a progressé de 5 %. La conclusion « le logiciel meurt » est une exagération de titre : ce qui a été manqué, c’est l’attente, pas la croissance.
La quatrième tient à la nature de l’information. Il s’agit d’un point de données unique, préliminaire, publié par un acteur qui n’est pas le plus dynamique de son secteur. Les chiffres définitifs n’arrivent que le 22 juillet. Extrapoler d’un avertissement à toute une industrie est un exercice audacieux.
La cinquième est la plus décisive : la contre-épreuve n’a pas eu lieu. Si Microsoft, Salesforce, SAP et ServiceNow ne montrent pas le même motif dans leurs propres trimestres, alors l’épisode était idiosyncratique. Notons au passage que SAP a un chantier bien à elle : quinze agents d’IA en production fin 2025, sur plus de quarante promis.
La sixième, enfin, est cyclique. Les cycles mémoire tournent toujours. Le soulagement attendu en 2027-2028 dissoudra mécaniquement l’effet d’éviction. Une thèse structurelle avec une date d’expiration reste une thèse de moyen terme.
Ce qu’il faut surveiller à partir du 22 juillet
Le décor macroéconomique n’explique rien de tout cela, ce qui est en soi remarquable. L’inflation de juin, publiée le même mardi, est ressortie à −0,4 % sur un mois et 3,5 % sur un an, contre 3,8 % attendus, grâce au repli de l’énergie. Plus fraîche que prévu. Les taux directeurs se situent entre 3,50 et 3,75 %, le FOMC se réunit les 28 et 29 juillet sous la houlette d’un Kevin Warsh réputé restrictif, le VIX évolue autour de 15 et le S&P 500 affiche environ +10 % depuis janvier, après un record du Dow à 53 056 points le 6 juillet. Rien, dans ce paysage, ne ressemble à une crise. La chute d’IBM est un phénomène de microstructure, pas de macroéconomie — et c’est précisément pour cela qu’elle mérite attention.
La séquence à venir fournira le verdict. Le 22 juillet après la clôture, IBM publiera ses comptes complets et surtout sa nouvelle prévision. C’est la prévision qui compte : si la direction dit que les contrats de juin se rattrapent au troisième trimestre, la thèse du décalage l’emporte. Si elle parle d’un environnement budgétaire durablement contraint, alors le marché avait raison de recatégoriser. Viendront ensuite les publications de Microsoft, Salesforce, SAP et ServiceNow, qui diront si le motif est isolé ou général. Et TSMC, jeudi 16 juillet, complétera le tableau du côté de l’offre.
Il y a une ironie qu’il vaut la peine de garder en tête. Depuis trois ans, la question posée à l’IA était celle des revenus : quand ces investissements colossaux produiront-ils quelque chose de vendable ? IBM vient de rappeler qu’il existait une question plus immédiate, et plus prosaïque : qui paie, pendant ce temps ? La réponse tient en une ligne. Le budget informatique paie. Et un budget qui se réoriente ne crée pas seulement des gagnants — il crée aussi, mécaniquement, des perdants dans la même pièce. Pour l’investisseur, l’exercice n’est pas de choisir entre l’optimisme et le pessimisme sur l’IA. Il est de savoir, ligne par ligne dans son portefeuille, de quel côté de la facture chaque société se trouve.
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