Intel : les dépenses d’IA qui ont puni Alphabet et Tesla ressuscitent le géant que tout le monde enterrait

Intel schnellstes Wachstum KI-Rechenzentrum 2026 – Marktkommentar

Il fallait une certaine dose d’ironie boursière pour que la semaine se termine ainsi. Jeudi soir 23 juillet, après la clôture de Wall Street, c’est Intel — le géant que la plupart des investisseurs avaient déjà enterré, la valeur qui avait perdu près de 28 % sur le seul mois de juillet — qui a livré le chiffre le plus spectaculaire de toute la saison des résultats : sa plus forte croissance de chiffre d’affaires depuis près de quinze ans. Et le moteur de ce rebond n’est pas un miracle de gestion isolé. C’est exactement la même chose qui, la veille encore, avait fait saigner Alphabet et Tesla : la ruée mondiale sur les centres de données d’intelligence artificielle. Ce matin, vendredi 24 juillet, avant même l’ouverture des Bourses américaines, les contrats à terme digèrent encore ce grand écart. L’action Intel bondissait de plus de 12 % dans les échanges d’après-clôture, autour de 112 à 113 dollars, après avoir un instant dépassé les 13 %.

Pour comprendre pourquoi ce résultat est bien davantage qu’un rebond technique, il faut le replacer dans le récit de la semaine. Vendredi dernier, le 17 juillet, les valeurs de semi-conducteurs avaient basculé en marché baissier : les vendeurs d’infrastructure d’IA se faisaient punir. Mercredi 22 juillet, ce furent les payeurs qui trinquèrent, Alphabet et Tesla en tête, parce que leurs investissements dans l’IA avaient poussé leur flux de trésorerie disponible en territoire négatif. Et jeudi soir, c’est le supposé cadavre du secteur qui remontait sur le ring.

L’IA découpe le marché en payeurs et en bénéficiaires

La grille de lecture la plus utile de cette semaine tient en deux mots : qui paie, qui encaisse. Les dépenses d’investissement colossales que consentent les hyperscalers pour bâtir leurs centres de données apparaissent, dans les comptes de ceux qui les engagent, comme un flux de trésorerie négatif. C’est ce qui a fait plonger l’action Alphabet de 7 % et l’action Tesla de 14 % lors de la séance de jeudi. Mais cet argent ne disparaît pas : il atterrit chez les fournisseurs de silicium et de capacité de fabrication, où il se transforme en chiffre d’affaires. Intel est, cette semaine, l’incarnation du bénéficiaire.

La séance régulière de jeudi avait pourtant été brutale. Le S&P 500 a cédé 1,2 %, sa plus forte baisse quotidienne depuis un mois, et le Nasdaq 100 a reculé de 1,9 %. Un indice regroupant les plus grandes capitalisations technologiques a même connu sa pire séance depuis la débâcle liée aux droits de douane d’avril 2025 — précision importante : c’est bien cet indice de mégacapitalisations, et non l’ensemble du marché, qui a signé ce plus mauvais jour. C’est dans ce décor sombre qu’Intel a jeté ses chiffres.

Les chiffres d’Intel, dans le détail

Le chiffre d’affaires trimestriel ressort à 16,1 milliards de dollars (16,128 milliards exactement), en hausse de 25 % sur un an. C’est la croissance la plus rapide depuis 2011, soit près de quinze ans, et le résultat dépasse nettement le consensus qui tablait sur environ 14,4 milliards. Le bénéfice ajusté par action (hors normes GAAP) atteint 0,42 dollar, contre une attente de 0,21 à 0,22 dollar : il a donc quasiment doublé, soit une surprise de l’ordre de 92 %. Le bénéfice net non-GAAP s’établit à 2,2 milliards de dollars, alors que l’an dernier la société affichait une perte d’environ 400 millions sur la même base.

Le détail par segment confirme d’où vient l’élan. La division Data Center & AI a réalisé 6,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires, en bond de 59 % sur un an — un rythme record. L’ensemble des activités portées par l’IA progresse de plus de 70 % en glissement annuel. Le segment des puces pour PC, Client Computing & Physical AI, a généré 8,9 milliards, en hausse de 13 %. Quant à Intel Foundry, l’activité de fonderie pour compte de tiers, elle a atteint 5,8 milliards, en progression de 31 % sur un an. La rentabilité suit : la marge brute non-GAAP grimpe à 41,8 %, soit environ 12 points de pourcentage de mieux qu’un an plus tôt. La marge opérationnelle non-GAAP ressort à 17,2 % contre −3,9 % l’an dernier, et le flux de trésorerie opérationnel du trimestre atteint 7 milliards de dollars.

La perte GAAP de 11 milliards et sa lecture honnête

Et pourtant, la ligne qui hurle en haut du communiqué est une perte nette GAAP de 11 milliards de dollars, soit −2,16 dollars par action. Voilà le paradoxe qu’il faut savoir décoder. Cette perte ne traduit aucun effondrement opérationnel : elle provient d’une charge de dépréciation de 12,5 milliards de dollars, sans effet sur la trésorerie, comptabilisée en valeur de marché sur les actions déposées en fiducie dans le cadre de l’accord CHIPS Act et de la participation de 10 % prise par l’État américain au capital d’Intel en 2025. Autrement dit, il s’agit d’une écriture de valorisation sur une participation étatique, pas d’argent réellement brûlé par l’exploitation. Avant cette charge non opérationnelle, le résultat d’exploitation GAAP était positif, autour de 1,8 milliard de dollars, contre une perte d’exploitation GAAP de 3,176 milliards un an plus tôt.

Ce détail comptable prend tout son sens quand on le met en miroir avec un autre géant de la même semaine. Chez Alphabet, le bénéfice par action de la manchette avait été gonflé par une plus-value latente de 99 milliards de dollars sur des participations — un gain de papier, sans effet de trésorerie. Chez Intel, la manchette a été ensevelie sous une moins-value latente de 12,5 milliards, dans la direction opposée. Dans les deux cas, la vérité se trouvait dans le chiffre opérationnel : le bénéfice d’exploitation ajusté d’Alphabet avait légèrement déçu, tandis que celui d’Intel était un vrai plus d’environ 1,8 milliard. La leçon est limpide : il faut lire le flux de trésorerie et le résultat d’exploitation, pas la ligne de titre. Un même mécanisme comptable — la réévaluation à la valeur de marché — a habillé une entreprise en héros et déguisé l’autre en sinistrée.

Le versant inachevé du redressement

Il serait malhonnête de présenter ce trimestre comme une victoire sans nuage. Le cœur le plus coûteux de la stratégie d’Intel, sa fonderie, perd encore de l’argent. La perte d’exploitation d’Intel Foundry s’est certes réduite à 2,1 milliards de dollars, contre 2,4 milliards au trimestre précédent, soit une amélioration de 348 millions, mais elle reste une perte. C’est la pièce maîtresse du pari de Lip-Bu Tan : faire d’Intel non seulement un concepteur de puces, mais aussi un fondeur capable de rivaliser avec les meilleurs. Sur ce point, le signal industriel est encourageant. Le nœud de gravure 18A affiche un rendement supérieur d’environ 25 % à la cible et en hausse de plus de 50 % par rapport au trimestre précédent. La technologie avance.

Mais avancer coûte cher. Intel a relevé sa prévision de dépenses d’investissement 2026 à plus de 20 milliards de dollars, et prévoit des dépenses encore supérieures en 2027. C’est le prix du billet pour rester dans la course à la fabrication de pointe. La direction accompagne cette montée en charge d’une prévision nettement rehaussée pour le troisième trimestre : un chiffre d’affaires attendu à 16,3 milliards de dollars au point médian (fourchette de 15,8 à 16,8 milliards, contre environ 15,1 milliards anticipés jusqu’ici), un bénéfice par action non-GAAP de 0,38 dollar (contre 0,27 attendu) et une marge brute non-GAAP autour de 42 %. Le directeur général Lip-Bu Tan résume l’ambition : « AI is driving unprecedented demand for compute, and as we continue to execute, Intel is well-positioned to capture sustainable growth across our CPU franchise, ASICs, advanced packaging and vast wafer foundry network. »

La collision avec le choc pétrolier

Même un résultat éclatant n’a pas suffi à soulever le marché, et c’est là toute la tension de ce vendredi matin. Le rebond d’Intel s’inscrit dans un environnement de fuite vers la prudence. Le baril de Brent a franchi les 100 dollars jeudi, jusqu’à 100,66 dollars, pour la première fois depuis la fin mai ; sur le seul mois de juillet, il a bondi d’environ 40 %. Le déclencheur : des attaques houthies contre deux pétroliers saoudiens, l’Encelia et le Layla, en mer Rouge. Un incendie s’est déclaré sur l’Encelia, sans faire de victime dans l’équipage ; cinq pétroliers ont fait demi-tour, et les Houthis ont décrété un blocus maritime des ports saoudiens, qui vient s’ajouter à un trafic déjà quasi paralysé dans le détroit d’Ormuz. Goldman Sachs estime que le Brent pourrait dépasser 120 dollars au quatrième trimestre et s’établir en moyenne à 100 dollars en 2027 si Ormuz reste perturbé jusque-là.

Ce choc énergétique change la donne pour tout le monde. Un pétrole durablement au-dessus de 100 dollars relève la base de coûts de toutes les industries et menace de raviver l’inflation. La Banque centrale européenne a d’ailleurs maintenu son taux de dépôt inchangé à 2,25 % le 23 juillet, après l’avoir relevé de 25 points de base le 11 juin — sa première hausse depuis 2023, provoquée par le choc pétrolier consécutif à la guerre entre les États-Unis et l’Iran. L’inflation de la zone euro s’établit à 2,8 %, pour une croissance projetée de 0,8 %. Autrement dit, la vindication d’Intel est réelle mais partielle, et elle percute un environnement géopolitique qui alourdit la facture de tous.

Les valeurs à surveiller depuis Paris

Pour l’investisseur francophone, il serait vain d’acheter Intel comme un pur symbole. Le titre américain n’est pas éligible au PEA : détenu en direct, il tombe sous le régime de la flat tax, le prélèvement forfaitaire unique de 30 %. Mais la thèse des bénéficiaires de la capex d’IA a des relais cotés bien plus proches. STMicroelectronics, groupe franco-italien coté à Euronext Paris, reste l’exposition la plus directe au silicium européen ; Soitec, spécialiste des substrats SOI et des matériaux techniques, se situe précisément dans la chaîne d’approvisionnement des fondeurs de pointe — une ligne française forte que ce trimestre d’Intel remet en lumière. Schneider Electric incarne l’autre versant du récit : le fournisseur d’alimentation et de gestion thermique des centres de données encaisse directement la dépense d’infrastructure d’IA que les hyperscalers font peser sur leur trésorerie. Ajoutons Capgemini et Dassault Systèmes, dont logiciels et services accompagnent la même vague d’informatique intensive.

Sur la ligne secondaire du pétrole, un nom s’impose pour l’épargnant français : TotalEnergies, dont la marge de raffinage profite mécaniquement de la flambée des cours. Là encore, la même logique de payeurs et de bénéficiaires s’applique : la hausse du brut qui inquiète les valeurs de croissance devient un vent porteur pour les majors intégrées. Diversifier, ici, ce n’est pas seulement multiplier les lignes, c’est se positionner des deux côtés de la fracture que la semaine vient de creuser.

Risques et contre-arguments

Restons lucides. En faveur d’Intel, le faisceau est solide : une croissance de 59 % dans les centres de données est un vrai signal de demande, le 18A dépasse son plan, la marge brute progresse de plus de dix points, le flux de trésorerie opérationnel de 7 milliards est robuste et la prévision a été clairement relevée. Le redressement opérationnel n’est pas une illusion comptable. Mais le camp du doute a lui aussi ses arguments : la fonderie perd encore 2,1 milliards par trimestre, la partie la plus onéreuse de la stratégie n’est toujours pas rentable, le bilan GAAP affiche 11 milliards de perte, et l’action a déjà flambé de 170 % sur 2026 avant de céder 28 % en juillet. Beaucoup de rebond est donc déjà dans les cours.

Sur le plan comptable, il faut se garder de toute paresse intellectuelle. La plus-value de 99 milliards d’Alphabet et la moins-value de 12,5 milliards d’Intel sont toutes deux sans effet de trésorerie et disent peu de chose de l’exploitation courante ; c’est précisément pour cela que le chiffre opérationnel est le juge le plus honnête. Ne faisons pas semblant de croire que les 11 milliards de perte d’Intel sont de l’argent réellement parti en fumée : c’est une écriture de valorisation sur la participation de l’État. À l’inverse, ne faisons pas non plus semblant de croire que la fonderie est déjà tirée d’affaire. La vérité, comme souvent, se loge entre les deux extrêmes.

Ce que la semaine prochaine dira

Le calendrier reste chargé. Microsoft et Meta publient le 29 juillet, Apple et Amazon le 30 juillet, et Nvidia clôturera la séquence fin août. Ces rendez-vous diront si la dichotomie payeurs-bénéficiaires se prolonge : verra-t-on les hyperscalers punis de nouveau pour leur trésorerie sous pression, tandis que les fournisseurs d’infrastructure continuent d’encaisser ? Un autre point d’attention se joue précisément aujourd’hui, vendredi 24 juillet : le droit de douane de 10 % au titre de la Section 122 expire ce matin à 00 h 01 heure de la côte Est, cent cinquante jours après son entrée en vigueur le 24 février. Les droits relevant des Sections 232 et 301 ne sont, eux, pas concernés.

Le trimestre d’Intel restera comme l’illustration la plus nette d’une vérité que cette semaine a martelée : dans le grand cycle de l’intelligence artificielle, la dépense des uns est la recette des autres, et le titre de la manchette ment presque toujours. Ceux qui liront les flux de trésorerie plutôt que les gros chiffres verront un fabricant de puces retrouver croissance et marge, encore lesté d’une fonderie déficitaire, dans un monde où le pétrole au-dessus de 100 dollars menace de renchérir la base de coûts de tous. Ce n’est pas une victoire propre, mais ce n’est plus l’histoire d’un cadavre. Cet après-midi, quand l’action entrera en séance régulière à Wall Street, elle portera sur ses épaules bien plus qu’un simple résultat : la preuve, chiffres à l’appui, que le camp des bénéficiaires existe — et qu’il peut, parfois, s’appeler Intel.

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Daniel Herzog
AUTEUR

Daniel Herzog

Fondateur de Butterfly Market Insider

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