L’histoire
Berkshire Hathaway est l’action mathématiquement incroyable de l’histoire de l’investissement. En 1965, Warren Buffett prit le contrôle d’une entreprise textile en difficulté dans le Massachusetts. Le cours de l’action était de 19 $. Soixante ans plus tard, une action de classe A vaut plus de 700 000 $ — une multiplication par 36 000, soit un rendement annualisé de 19,8 % pendant 60 années ininterrompues. Si quelque chose a forgé l’expression « Panthéon », c’est bien cela.
Le tournant stratégique décisif eut lieu en 1967 : Buffett racheta National Indemnity, une compagnie d’assurance. Cela lui donna accès au float — les primes d’assurance qu’il pouvait encaisser avant d’avoir à régler les sinistres. Le float est en réalité un effet de levier à coût nul. Si vous deviez remplacer le float par un emprunt à 5 % et qu’à la place vous en tirez un rendement de 15 %, l’écart est de la pure création de valeur. En 60 ans, Buffett a fait passer le float de zéro à 165 milliards de dollars et l’a réinvesti dans des actions de grande qualité (Coca-Cola en 1988, Apple en 2016, etc.) et dans des entreprises entières (See’s Candies, BNSF, Geico, Dairy Queen).
Le partenariat de 1978 avec Charlie Munger fut la deuxième évolution cruciale. Munger éloigna Buffett de l’investissement en « mégots de cigare » (à la manière de Graham) pour l’orienter vers les compositeurs de qualité. See’s Candies, en 1972, pour 25 M$, fut le premier test — une entreprise qui n’était pas un « net-net » typique mais qui possédait une puissance de marque fantastique. Elle a généré environ 2 Md$ de liquidités pour Berkshire au fil des décennies — soit 80 fois le prix d’achat.
Ce qui l’a fait entrer au Panthéon
Le rempart concurrentiel de Berkshire est structurel, et non lié à un produit. Trois éléments. Premièrement, la machine à float de l’assurance — Geico, General Re, Berkshire Hathaway Reinsurance, Insurance Group. Ces assureurs ont affiché un ratio combiné inférieur à 100 % pendant des décennies, ce qui signifie que Buffett est payé pour détenir le float au lieu de payer des intérêts. Deuxièmement, la structure de holding permet de déplacer les liquidités entre filiales de manière fiscalement efficace, sans déclencher d’impôt sur les plus-values. Troisièmement, la marque Buffett-Munger — les vendeurs veulent vendre à Berkshire parce qu’ils savent que Buffett ne licencie pas les dirigeants opérationnels et ne joue pas avec le bilan. Cette prime de « meilleur foyer pour l’entreprise » est bien réelle.
Ajoutez à cela l’architecture d’immortalité. Berkshire n’a aucune pression trimestrielle, aucune rémunération en actions pour les dirigeants, aucune feuille de route de croissance forçant la direction à des acquisitions sous-optimales. Buffett peut acheter des actions Apple parce qu’il croit qu’Apple vaudra davantage dans 20 ans — sans qu’un analyste réclame une mise à jour trimestrielle. Cette patience est extrêmement rare dans l’univers des hedge funds.
Troisièmement : la règle d’allocation du capital. Buffett dispose de cinq options lorsque Berkshire reçoit des liquidités : (1) l’investissement opérationnel dans les filiales, (2) l’acquisition d’entreprises entières, (3) l’achat d’actions sur les marchés cotés, (4) le rachat d’actions Berkshire, (5) la conservation de liquidités. Buffett passe de l’une à l’autre selon leur attractivité relative — sans attachement émotionnel à une quelconque catégorie. Cette discipline fait défaut chez 95 % des PDG.
Où en sommes-nous en 2026
Berkshire fait face en 2026 à la plus grande question de son histoire : qui succédera à Buffett ? Charlie Munger est mort à 99 ans fin 2023. Buffett (né en 1930) a désigné Greg Abel comme successeur ; la passation est en cours. Le bilan détient plus de 300 Md$ de liquidités, ce qui signale soit que Buffett trouve peu de choses attrayantes — soit qu’il constitue une réserve de liquidités pour son successeur. Les ventes récentes d’Apple (-50 % de la position depuis 2024) suggèrent que Buffett juge les valorisations tendues.
Sur le plan opérationnel, Berkshire fonctionne toujours à merveille. BNSF (rail), Berkshire Hathaway Energy (services aux collectivités), Geico (assurance automobile), See’s, Dairy Queen, Lubrizol, Pilot Travel Centers — l’ensemble des filiales génère un flux de trésorerie disponible constant de plus de 30 Md$ par an. Le portefeuille d’actions (Apple, BAC, Coca-Cola, AmEx, Chevron, Occidental) rapporte plus de 10 Md$ supplémentaires en dividendes. Même sans Buffett, cette machine est difficile à briser.
Enseignements pour l’investisseur
Trois leçons. Premièrement : la capitalisation sur une longue période est la force la plus puissante. 19,8 % par an ne paraît pas spectaculaire — mais sur 60 ans, cela produit une multiplication par 36 000. Deuxièmement : les remparts structurels valent plus que les remparts opérationnels. La structure assurance-float-holding de Berkshire ne peut être reproduite — il a fallu 60 ans pour la bâtir. Troisièmement : l’inaction disciplinée l’emporte sur l’activité. Buffett achète rarement, ne vend presque jamais et reste en liquidités pendant des années s’il ne trouve rien. Dans le secteur des hedge funds, ce serait un suicide professionnel ; chez Berkshire, ce fut le secret du succès.
